On les dit pauvres, xénophobes et revanchards. Aux États-Unis, on les appelle « hillbillies » ou « white trash ». Enquête sur un groupe longtemps tabou en France.
« L’Amérique les nomme hillbillies, rednecks ou white trash. Moi, je les appelle voisins, amis et famille. » Phénomène éditorial de ces derniers mois aux États-Unis, l’émouvant Hillbilly Elegy raconte l’enfance de J. D. Vance chez les « péquenots blancs » du Kentucky et de l’Ohio. Après être passé par les marines, l’auteur, aujourd’hui âgé de 31 ans, a intégré la prestigieuse université de Yale et est devenu investisseur dans la Silicon Valley. Mais, à l’image d’un Édouard Louis, ce transfuge de classe se souvient des siens et de son enfance chaotique dans une autobiographie qui est avant tout le portrait d’un « groupe en crise ». Avec empathie mais sans complaisance, J. D. Vance décrit la crise des valeurs, les addictions (alcool et drogues), la peur du déclin, le fatalisme social et la méfiance absolue envers les élites qui font de cette classe la plus pessimiste, de loin, aux États-Unis. « Bien plus de la moitié des Noirs, Latinos et Blancs ayant fait des études s’attendent à ce que leurs enfants réussissent mieux qu’eux. Mais parmi les classes populaires blanches, seuls 44 % partagent cet espoir. Encore plus surprenant, 42 % de ces Blancs pensent que leur vie est moins prospère que celles de leurs parents », écrit-il.
C’est cette Amérique, et notamment celle de la Rust Belt (une partie du nord-est des Etats-Unis) abritant les « reliques de la gloire industrielle américaine », qui aurait propulsé Trump à la Maison-Blanche, enterrant l’Amérique post-raciale de Barack Obama. Un véritable « whitelash » ou « retour de bâton blanc », selon l’expression d’un chroniqueur de CNN devenue virale. Dès le lendemain de l’élection, Hillbilly Elegy s’est à nouveau hissé en tête des ventes sur Amazon, confirmant la critique prophétique de The Economist : « Vous ne lirez pas un livre plus important cette année sur l’Amérique. » « Trump a bien cerné cet électorat, en tapant à la fois sur la classe politique et en proposant un refuge identitaire face à l’immigration », décrypte Corentin Sellin, agrégé d’histoire et auteur d’une analyse clairvoyante pour l’Ifri (Institut français des relations internationales) sur le vote de la classe ouvrière blanche. « Et en plus, Trump s’est affranchi du politiquement correct et des règles de bienséance que cette working class juge imposés par les élites. »
« Les classes moyennes blanches s’identifient à cette figure du petit Blanc, dans le sens où elles appartiennent à une culture dominante qui a l’impression qu’elle va perdre son statut de norme »L’américaniste Sylvie Laurent a consacré un livre, Poor White Trash, à l’archétype de la « raclure blanche » qui traverse la littérature (William Faulkner, Harper Lee), le cinéma (John Boorman) ou la musique (Eminem) US. Elle se méfie des discours hâtifs qui veulent que les petits Blancs aient couronné Trump. « La figure du petit Blanc est un mythe, ça ne correspond pas à une réalité sociologique. Les salaires les plus faibles aux États-Unis ont majoritairement voté pour Clinton. Les supporteurs de Trump, ce sont les classes moyennes blanches qui stagnent et ont peur de la relégation. Ceux-là s’identifient à cette figure du petit Blanc, dans le sens où ils appartiennent à une culture dominante qui a l’impression qu’elle va perdre son statut de norme. » « Le groupe social-racial qui pense qu’il ne pourra plus vivre le rêve américain, c’est la classe populaire blanche, ce ne sont pas les plus pauvres qui sont afro-américains », confirme Corentin Sellin. « Ils ont une lecture mythifiée du passé et déformée du présent. Aujourd’hui, il y a certes une vraie Amérique très pauvre, white trash, comme chez les Blancs ruraux de la région minière des Appalaches. Là-bas, Trump y a fait des scores de dictateurs à plus de 80 % des voix. Sauf que ce sont des régions extrêmement peu peuplées. Ce n’est pas cette Amérique miséreuse qui a été la clé des élections, mais la classe moyenne blanche, où le discours de Trump a trouvé un écho important. Il a réussi à séduire sur une peur. Ce n’est pas forcément un déclassement vécu, mais craint pour les générations futures ».
Sous-entendus racistes
Si les États-Unis, nation d’immigration, se sont fondés sur les statistiques ethniques, le sujet a longtemps été un tabou dans une France se fantasmant en République indivisible. En 2013, c’est non sans hésitation que l’écrivain Aymeric Patricot publiait le précurseur Les Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas (Plein Jour), où il partait à la rencontre de l’ouvrier d’Hénin-Beaumont, du paysan normand se sentant comme un « bouseux » quand il est de passage en ville ou des « visages pâles » en banlieue. Un livre sensible, sans caricatures, traversé par cette question : une conscience raciale se substituerait-elle à la conscience de classe ? Aymeric Patricot, de tendance sociale-démocrate, se souvient aujourd’hui de la gêne de certains médias. « Un mois après la publication, j’ai eu un entretien de deux heures avec Le Monde. La journaliste m’a dit : « Vous avez osé franchir le Rubicon. » Mais deux jours après, elle m’a rappelé pour me prévenir que la direction ne souhaitait pas en parler… À l’extrême gauche, tout est résumé par la question sociale. À l’extrême droite, tout est culturel et ethnique. Les partis modérés devraient aborder les deux questions. »
Pourquoi ce terme de « petits Blancs » ? « Hillbillies et rednecks peuvent se traduire par bouseux ou péquenots. Mais white trash n’a pas d’équivalent chez nous. Le meilleur, je pense, c’est petits Blancs, qui est plus doux. Ce qui m’a convaincu, c’est qu’il est largement utilisé en banlieue. » Prof en région parisienne pendant dix ans, Aymeric Patricot raconte avoir lui-même pris conscience de sa couleur de peau en salle de classe. « Pour paraphraser Beauvoir, on ne naît pas blanc, on le devient. Quand les Blancs représentent 95 % dans un pays, on ne se pose pas la question. Mais, en banlieue, quand vous avez seulement trois élèves blancs, on ne parle que de ça. Ce n’était d’ailleurs pas agressif, ça permettait au contraire d’apaiser les tensions. »
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Source : Pourquoi tout le monde parle des « petits Blancs » – Le Point
