Depeche Mode fait son grand retour, quatre ans après « Delta machine », avec « Spirit », 14ème album du nombre. Notre programmateur Thierry Dupin l’a écouté pour vous.
Les fans du groupe de Basildon ne seront pas déçus en retrouvant le son électro-pop mêlé aux guitares et à la batterie qui est devenu, au fil du temps, la marque du trio Dave Gahan / Martin Gore / Andrew Fletcher qui sévit sur les scènes du monde entier depuis maintenant 36 ans !
« Spirit », enregistré entre New York et le studio de Martin Gore à Santa Barbara (Californie), propose douze titres réalisés sous la houlette du stimulant James Ellis Ford, producteur, entre autres, de Simian Mobile Disco, des Arctic Monkeys, The Last Shadow Puppets (dont il est aussi le batteur), Foals, Klaxons, marquant une rupture avec Ben Hillier qui avait collaboré sur les trois précédents albums du groupe.
Ford a insufflé à l’album un son lourd et dense en cohérence avec la gravité des textes.
Paru le 3 février dernier, le premier single Where’s the revolution donnait le ton du nouvel opus, sombre et tourmenté qui dresse le bilan d’un monde instable et du désenchantement actuel, notamment par l’élection de Donald Trump aux États-Unis, où ces enfants de la classe ouvrière anglaise qui ont connu l’ère Thatcher résident depuis plusieurs décennies, mais aussi par le Brexit, survenu durant l’enregistrement. Les textes, très engagés, en appellent quasiment à la révolte et prônent l’éveil des consciences : « Je n’aime pas trop m’aventurer sur le terrain de la politique, mais en ce moment, c’est difficile de se retenir », déclare Dave Gahan dans « Les Inrockuptibles ».
Le groupe défendra ces nouvelles chansons au cours d’une tournée européenne qui démarrera en mai.
Martin Gore, Dave Gahan et Andy Fletcher livrent un album au son lourd, qui laisse peu de répit à l’auditeur.-Anton Corbijn
Sur «Spirit», Depeche Mode s’inquiète de la tournure du monde. Et avec James Ford aux manettes, ils sortent un album oppressant et sombre.
Pas de concessions. Pour son quatorzième album studio, Depeche Mode hisse le drapeau noir, symbole de mort mais aussi de rébellion. Ce n’est pas pour rien si le single qui a lancé …
Depeche Mode, un album majeur pour une époque bouleversée
Le cargo «synth-pop» anglais aura tout connu: triomphes et déchirements. Pour autant, alors que paraît ce vendredi un nouvel album baptisé «Spirit», il tient encore bon. Itinéraire de garçons coiffeurs devenu géants
Dans le clip de «Where’s the Revolution», Dave Gahan se découvre poivre et sel, marqué des rides et cernes de qui a autrefois touché le fond. A ses côtés, Martin L. Gore et Andy Fletcher ne paraissent pas plus frais. Depuis trente-sept ans, les Anglais portent à bout de bras un groupe hier méprisé des puristes rock pour ses claviers et postures étudiées. Aujourd’hui? Tout le contraire! Pour avoir élaboré en toute indépendance une œuvre racée marquée par une somme ahurissante de tubes patrimoniaux, Depeche Mode s’aborde comme un monument pop. Surprise. Il subjugue encore alors que sort un quatorzième album studio.
Depeche Mode aurait dû depuis longtemps crever, laissant derrière lui une suite de disques que les quadras d’aujourd’hui, grandis en écoutant ces types, se conteraient avec tendresse. «Some Great Reward» (1984): massif! «Music for the Masses» (1987): énorme! «Violator» (1989): archiculte! Et pareil pour les glorieuses tournées mondiales qui voyaient des ex-petites frappes du sud-ouest britannique propager la parole synth-pop jusque dans les trous d’Amérique. Cul, foi, rédemption, gueule de bois, cœurs fanés: passé ses airs crâneurs, «DM» disait toute la douleur qu’il y avait à vivre dans un siècle agonisant, ère vulgaire dont il célébrait sur beats lourds et textures industrielles l’effondrement annoncé. Alors voilà, on devrait être une poignée, pas plus, à se souvenir de ce que Gore & Cie ont un jour accompli: traduire le Zeitgeist, contribuer à démocratiser les esthétiques robotiques, et incarner une idée déterminée, malgré le succès, de l’indépendance artistique. Marchant sur les mêmes brisées, laminés par le fric facile, les excès, la paresse conceptuelle, enfin la dépression, d’autres ont coulé net – ou bouclent à cette heure quelques deals opportunistes auprès d’enseignes planétaires pourvu que soit retardée l’heure de la retraite. Pas «DM»! A 50 ans bien tapés, Dave Gahan et ses gars incarnent même toujours et avec une farouche autonomie une promesse parmi les plus précieuses avancées par la pop: offrir une synthèse des avant-gardes acceptable par le plus grand nombre.
«Tocards crêpés»
On l’a un peu oublié. Mais aimer Depeche Mode a parfois pris des airs de chemin de croix. Durant les années 1980, ça va encore. On en a provisoirement fini avec le punk. L’ère est aux «nouveaux romantiques», un mouvement pop lié au glam rock qu’on observe aujourd’hui avec embarras, mais qui sous Thatcher et à coups de synthés cheap traduit toute la détresse qu’il y a à s’inventer un futur dans une Angleterre épuisée. Spandau Ballet ou The Human League tiennent la dragée haute. Délires textiles et capillaires, maquillage et poses outrées de vermine efféminée se succèdent. Là, apparaît Depeche Mode. D’abord, un navire comme un autre, arborant Moog, permanentes et cuir, gueules d’amour et postures d’anges déchus.
Le single «I Just Can’t Get Enough» cartonne. On pense en rester là, alors que leurs pairs connaissent pluies de coke, bientôt hécatombe. Mais «DM» déjoue les pronostics, alignant une suite de disques populaires, ténébreux, sensuels, où le groove verglacé se pique chez Kraftwerk, le venin chez le Heroes de Bowie, les corrosions chez Einstürzende Neubauten. Mais pour les puristes, bourrins déguisés et spécialistes inutiles comme l’on sait, rien à faire! Depeche Mode s’accroche à ses claviers? Il ne peut alors s’agir que de «pédales camées», de «tocards crêpés». Alors que le hip-hop s’épanouit ou que la house music devient la B.O. du Summer of Love anglais, le rock retrouve son mordant avec les Guns et Kurt Cobain. Là, s’obstiner à voir en Gore et Gahan des demi-dieux pop vous attire des quolibets.
Sans remède
On a passé la quarantaine, à présent. On s’amuse de voir les troupeaux qui aimaient autrefois à prendre «DM» comme punching-ball lui tresser des lauriers. Navrant, mais il a fallu cette éternité pour que l’art de ces types soit reconnu pour ce qu’il est: un blues blanc sans peau ni os où s’étalent les souffrances de qui perd un jour foi, confiance, amour, soutien, direction. De qui regarde sa solitude, ses regrets ou sa déchéance dans les yeux. Dans le chant de Dave Gahan, il est ce tourment de qui s’est un jour pour de bon cru perdu. Dans les mélodies de Martin L. Gore, l’angoisse de qui se débat parmi les ruines, mais sans issue. Depeche Mode: du blues, alors. A renfort de rythmiques martiales ou up-tempo, de claviers vintage et de Gretsch double caisse, peut-être. Mais du blues, ce chagrin sans remède où puisent des chansons immenses: «Walking In My Shoes» ou «Never Let Me Down Again».
Revenu de tout, Depeche Mode bouge ainsi encore. Et on se reconnaît encore en eux, comme trois décennies plus tôt. Vieilli, c’est vrai. Le déhanché moins souple, la gueule marquée par les coups, et le mode survie pour Table de Loi. Mais toujours là. Pour le symbole qu’ils incarnent dans nos années traversées, et la place souveraine qu’ils occupent dans la mémoire collective désormais, ces garçons se saluent sans réserve, avec admiration. Peut-être dévotion…
CHARLES VAN DIEVORTPublié le vendredi 17 mars 2017 à 08h36 – Mis à jour le vendredi 17 mars 2017 à 08h42
Avec Spirit, son nouvel album, le groupe défie une nouvelle fois le temps qui passe.Après quatre années d’attente, Depeche Mode sort aujourd’hui Spirit, son 14e album studio. Un disque fort qui s’annonce déjà comme un des albums de l’année et un nouveau classique pour le trio britannique.
Il est vrai que depuis la fin des années 2000, que ce soit avec Sounds of the Universe ou Delta Machine, on restait un peu sur notre faim. Bien sûr, les disques n’étaient pas mauvais, mais ils manquaient de cette petite étincelle qui fait les grands albums comme Violator ou Songs of Faith and Devotion. Ça sentait si pas la facilité, au moins le train-train quotidien.
Avec Spirit, Dave Gahan, Martin L. Gore et Andy Fletcher osent à nouveau tout en conservant les ingrédients qui ont fait leur succès ces 35 dernières années. De quoi renouveler leur fanbase tout en conservant l’ancienne garde.
Car le trio de Basildon a ceci de fascinant : il a traversé les modes sans se perdre, comme s’il était inoxydable. Malgré le temps qui passe, Depeche Mode est l’un des seuls groupes des années 80 – si pas le seul ! – à être resté fidèle à ce qu’il était à ses débuts. Pionnier de la pop synthétique à l’aube des eighties, le groupe a toujours soigneusement évité de se laisser embarquer dans les modes alors que la musique électronique en a connu à profusion depuis, tout en offrant à sa musique de nouveaux horizons. Avec l’arrivée des guitares par exemple, au début des années 90. « Ils ont toujours gardé leur identité, c’est leur force, explique Dan Lacksman, pionnier des synthétiseurs en Belgique, membre de Telex avec Marc Moulin et Michel Moers. Ils revenaient régulièrement dans l’actualité sans être présents tout le temps comme U2 et Bono, et toujours un très bon album et une tournée.Ils ont toujours gardé une identité sonore avec les mêmes sons minimalistes. Quand ils sont arrivés, ils étaient précurseurs parce que ce sont eux qui utilisaient des sons électroniques partout, même pour les percussions. Ils sont ensuite devenus à la mode parce d’autres les ont imités. Ce qui est mon cas avec Telex. Un peu plus tard, ils sont passés de mode parce que tout le monde a évolué vers d’autres sonorités. Mais eux ont gardé leur identité sonore et après quelques années, ils sont plus que jamais redevenus à la mode. »
Et Dan Lacksman sait de quoi il parle, lui qui, avec Telex, a été sollicité par Depeche Mode en 2005 pour remixer leur titre A Pain That I’m in Used To. « Sur Spirit , il y a quelques années de travail, dit-il . C’est un chef-d’œuvre ! Cet album est tellement riche qu’il mérite d’être écouté et réécouté. Ils sont parvenus à faire la synthèse de tout ce qu’ils ont fait avant, notamment en utilisant intelligemment certains sons qui rappellent ce qu’ils ont fait dans le passé. Mais ce n’est jamais caricatural. Ils ont toujours la pêche et ils sont toujours à la mode ! »
Même si avec le temps la musique dansante des débuts s’est faite plus sombre, Depeche Mode a réussi le tour de force de ne jamais être hors-jeu. Pourtant ce n’était pas gagné d’avance comme le rappelle Martin L. Gore : « Nous avons contribué à faire accepter la musique électronique. À nos débuts, c’était un combat permanent, les gens ne la prenaient pas au sérieux. Ils considéraient que c’était un phénomène éphémère, que ce n’était pas de la musique. » L’histoire a jugé.
Spirit, un disque sombre qui propulse le groupe vers de nouveaux sommets
Avec Spirit, Depeche Mode envoie du lourd. Sur des rythmes puissants mais relativement lents, le groupe tisse des ambiances sombres et oppressantes qu’illumine cependant la somptueuse voix de Dave Gahan. Le chanteur propose une énorme performance vocale mise en valeur – tout comme la musique très électro – par James Ford (Florence&the Machine, Arctic Monkeys, etc.), le nouveau producteur choisi par le trio britannique.
Délaissant en partie leurs thèmes de prédilection (la souffrance, la misère, le sexe et la mort), Martin L. Gore, Dave Gahan et Andy Fletcher offrent un album d’une très grande cohérence à travers lequel ils portent un regard sur l’état du monde, à l’image du single Where’s the Revolution. « Je sais que pour certaines personnes, cela peut ressembler à des propos de rockstars nanties qui vivent dans leurs grandes villas de Santa Barbara sans se soucier du reste de la planète, et c’est vrai que nous avons de la chance, dit Martin L. Gore cité dans Rolling Stone. Mais cela ne veut pas dire qu’on se fiche de ce qu’il se passe dans le monde. Ça me touche vraiment. » Dès les premières minutes, la messe est dite. « We’ve lost control/We’re going backwards » (« Nous avons perdu le contrôle/Nous avançons à reculons ») chante Dave Gahan pour planter le décor.
Depeche Mode a retrouvé la grâce et ça s’entend sur des perles comme The Worst Crime, Eternal ou Cover Me, un des quatre titres signés ou co-signés par le chanteur. C’est comme un grand vin, avec l’âge le groupe s’est bonnifié. Sa musique a gagné en rondeur et en richesse. Un grand disque !
Karl de Meyer / Rédacteur en chef Les Echos Week-End | Le 17/03 à 06:00, mis à jour à 11:20
Quelque 37 ans après ses débuts à Basildon dans l’Essex, Depeche Mode publie son 14 e opus, « Spirit », avant d’entamer au printemps une tournée monstre – qui passera par le Stade de France le 1er juillet. Voici 7 raisons pour lesquelles « we just can’t get enough of them ».
01 – L’émulation créative
Morceau-clé : Suffer Well (2006), premier single écrit par Dave Gahan
Après le départ, dès 1981, du fondateur Vince Clarke, Depeche Mode (DM) – baptisé d’après un magazine français – va se structurer autour de la relation tumultueuse entre Martin Gore, l’auteur-compositeur qui aime à se présenter comme le cerveau de la bande, et Dave Gahan, le chanteur charismatique qui assure en concert. Andrew Fletcher sert surtout de stabilisateur. Au début des années 2000, Gahan veut prouver qu’il n’est pas qu’une voix et un déhanchement. En 2003, il publie un album solo, « Paper Monsters ». Il écrit ensuite régulièrement des titres pour les albums de DM. Une fois leur rapport rééquilibré, les deux hommes, comme dans un vieux couple, savent se donner de l’air. Martin Gore, marqué par ses années berlinoises, produit en 2003 un disque de reprises sublimissime de dépouillement, « Counterfeit2», et sort en 2015 un album instrumental ultracérébral, « MG ». Dave Gahan collabore depuis cinq ans avec les bien nommés Soulsavers.
02 – Le jeu scénique de Gahan
Morceau-clé : Never Let me Down Again, au Rose Bowl de Pasadena (1988), met le public en transe
Dans une industrie où les ventes d’albums souffrent, les tournées assurent d’importants revenus et, surtout, entretiennent la légende. Coup de chance pour DM, Dave Gahan est une bête de scène. On trouve sur YouTube une vidéo tournée au début de leur aventure, dans laquelle il explique que ses camarades « étant collés à leurs claviers, j’ai toute la scène pour moi et j’aime ça ». À maintenant 54 ans, il a gardé sa silhouette de jeune homme et ne se ménage pas sur scène. Un jour, mon corps refusera une performance de deux heures. Mais tant que je pourrai, je le ferai », témoigne-t-il. Pour durer, il a toutefois dû faire des efforts sur son hygiène de vie (voir n° 06). Quant à Martin Gore, il a su assurer une partie du spectacle avec ses audaces vestimentaires – on se souvient de sa guêpière.
03 – Une influence intergénérationnelle
Morceau-clé : Personal Jesus revu par Johnny Cash (2002)
Au fil des années, DM est devenu un groupe culte et les reprises de très haut niveau se sont multipliées. Ce n’est guère étonnant de la part de formations « de leur génération », comme les Cure avec The World in my Eyes ou les Smashing Pumpkins avec Never Let me Down Again. C’est plus inattendu de la part du bluesman Johnny Cash, qui livre en 2002 un Personal Jesus habité. « L’entendre reprendre ce titre a été l’un des plus beaux jours de ma vie », dit Martin Gore. La musique de DM a inspiré des musiciens de tous horizons. Les remixeurs autrichiens Kruder et Dorfmeister ont porté Useless à des hauteurs stratosphériques, la reine anglaise de la goth-pop Bat for Lashes s’est fendue en 2011 d’une version ensorcelée de Strangelove et en 2012 les Norvégiens de Röyksopp ont repris Ice Machine, face B de leur tout premier single, Dreaming of Me. Autant de « tributes » qui transmettent la flamme aux plus jeunes, notamment les Français Lescop et Tristesse contemporaine.
04 – Des vues politiques subtiles
Morceau-clé : Shame (1983), cri contre la pauvreté
Le groupe n’est pas véritablement engagé, ce qui ne l’empêche pas de faire passer des messages. Le premier single de « Spirit », Where’s the Revolution, est à écouter dans le contexte du Brexit et de l’élection de Donald Trump : « You’ve been lied to/You’ve been fed truths. » Quand, en février, Richard Spencer, le leader de l’alt-right, mouvance américaine cryptofasciste, a nommé Depeche Mode groupe officiel de son mouvement, les Anglais ont immédiatement récusé tout lien avec lui. Parmi les titres les plus politiques de leurs disques précédents : The Lanscape is Changing, charge contre la dégradation de l’environnement ; Everything Counts, critique du capitalisme thatchérien, People are People, plaidoyer pour la tolérance ; John the Revelator, réquisitoire contre la politique étrangère de George W. Bush.
05 – Une vidéographie remarquable
Morceau-clé : Strangelove (1987), quintessence du style Corbijn
De leur premier clip pour Just Can’t Get Enough jusqu’à Where’s the Revolution, DM a produit plus de 70 vidéos. Ces films déroulent un univers trouble et sombre, souvent sulfureux, qui se prête particulièrement bien au noir et blanc. Le groupe a noué une relation très privilégiée avec le photographe-cinéaste Anton Corbijn, obsédé du monochrome, passionné de musique. Le Néerlandais a tourné près d’une trentaine de vidéos pour DM, parmi lesquelles quelques chefs-d’oeuvre, de Personal Jesus à Enjoy the Silence, en passant par Behind the Wheel.
06 – Une sobriété chèrement acquise
Morceau-clé : Walking in my Shoes (1993), l’exposé du problème
Autant le dire : Gahan et Gore n’ont pas toujours bu que de l’eau minérale. Accro à l’héroïne, Dave Gahan a eu une crise cardiaque en 1993 en plein concert. En 1995, il se coupe les veines et en réchappe de peu. En 1996, à Los Angeles, c’est l’overdose : son coeur s’arrête de battre pendant deux minutes. Les secours parviennent à le ranimer et il gagne le surnom de « The Cat », puisqu’il semble avoir neuf vies. Martin Gore, lui, a depuis sa jeunesse un gros problème d’alcool. Les deux hommes, aujourd’hui pères de famille, sont désormais « clean ».
07 – La technophilie de Gore
Morceau-clé : Europa Hymn (2015), sur l’album solo de Gore, « MG »
Martin Gore, qui voue un culte à Kraftwerk, pionniers allemands de l’électronique, est un geek musical. Les machines lui apportent « une grande source d’inspiration » : « Le fait d’utiliser les nouvelles technologies fait de Depeche Mode un groupe toujours contemporain. » C’est au gré de ses découvertes et aussi au hasard des rencontres et des collaborations, que le groupe change de son, tantôt plus rock industriel, tantôt plus électronique, sans s’interdire une passade avec le grunge.
Le 5 octobre 1981, Depeche Mode révolutionnait la musique britannique, en sortant Speak & Spell, un premier album aux mélodies sautillantes entêtantes (comment oublier les sept notes vivement pressées sur un synthé de « I just can’t get enough » ?), qui influença – pour le meilleur et pour le pire – le paysage sonore de la décennie qu’elle ouvrait.
Trente-six ans et 100 millions d’albums vendus plus tard, le trio de Basilson (Essex) est de retour, et contrairement à tous ceux qui ont laissé leur marque sur l’histoire du rock, ils ne portent pas sur leur visage les stigmates de leurs excès (de drogue, d’alcool, de fêtes, de femmes). « C’est un des rares groupes des années 80 qui a survécu et qui conserve un certain niveau de qualité musicale », s’enthousiasme le journaliste Jacques Braunstein, fan de la première heure.
Leur musique a en effet peu évolué depuis 1982, date à laquelle Martin Gore remplaça Vince Clarke à la composition. Dans Spirit, le quatorzième album de Depeche Mode, sorti ce vendredi, on retrouve ainsi les sombres mélodies post-punk de Gore, toujours aussi inquiétantes, quasi-fascistes, et dans ses textes les mêmes interrogations sur Dieu, le monde qui part en vrille et les politiciens pourris. « On n’y est pas encore, on n’a pas évolué », annonce d’emblée Dave Grahan dans « Going Backwards », de sa belle voix traînante, étonnamment peu altérée par les overdoses à répétition, magnifiée par des synthés mystiques qui sonnent presque comme des orgues. Clean depuis vingt ans, il a même réussi à s’imposer comme coauteur des chansons du groupe.
Pourtant ces vétérans ne parviennent toujours pas à se renouveler, et les chansons se succèdent et se ressemblent encore. D’ailleurs, Anton Corbijn, photographe et compagnon de toujours du groupe (il a réalisé 19 de leurs clips depuis 1986), est encore une fois derrière la caméra pour la vidéo de « Where’s The Revolution ? », leur dernier single. Alors, elle est où la révolution ? Chez Depeche Mode, nulle part, mais c’est ce qui devrait ravir leurs fans.
Les stars britanniques reviennent avec un quatorzième album ténébreux où s’affine leur son.
Il est toujours fascinant d’être confronté aux mesures drastiques visant à éviter les fuites des rares albums d’artistes dont les ventes sont encore significatives. Ecoute en petit comité, avec clause de confidentialité, ou au casque sous surveillance de l’unique exemplaire d’un disque conservé dans un placard fermé à double tour… Spirit, le quatorzième album de Depeche Mode, s’ouvre sous conditions. Livrant depuis 1997 avec une précision d’horloger un nouveau disque tous les quatre ans, le trio anglais est loin de ses pics créatifs et commerciaux, mais reste l’un des poids lourds de l’industrie musicale, avec plus d’un million de copies de Delta Machine, classé 31e des ventes mondiales en 2013. Ceci posé, qu’attendre d’un groupe présent depuis plus de trente-cinq ans et dont chaque livraison, de plus en plus sombre, est d’abord destinée à vendre des billets de concert ? Rien, et c’est ce qui rend ce Spirit d’autant plus agréable. Après trois albums qui mixaient avec routine chansons tristes-obsessions blues-titres nerveux, Depeche Mode s’est acoquiné avec James Ford de Simian Mobile Disco pour évoluer à défaut de se réinventer. Lourd et pessimiste, Spirit surprend par sa cohérence sonore. Le sound design est impressionnant de précision et de puissance, les ambiances sont plombées à souhait, et le mix entre guitares et électronique fonctionne à merveille. Expression d’une vision du monde désenchantée, dans laquelle il n’est pas difficile de voir le reflet de la situation politique, Spirit se permet une entame empreinte d’emphase avec Going Backwards et ses paroles catastrophistes, suivi du single Where’s the Revolution, appel engagé au réveil citoyen, avant de voir son tempo général tomber pour une succession de titres à la rage sourde, qui rappellent par instants la discographie passée du trio. You Move et Poison Heart ont des faux airs de l’album Songs of Faith and Devotion (1993), quand Eternal nous rappelle un Little 15 (1987) qu’on aurait englué dans un baril de dissonance. Avec ce poisseux Spirit, qui nécessitera plusieurs écoutes pour révéler ses charmes, on ne peut que mesurer le chemin parcouru par les quinquagénaires, loin de l’image de garçons coiffeurs et leur aimable pop synthétique des débuts.
Benoît Carretier
Depeche ModeSpirit (Venusnote Ltd/Columbia/ Sony Music)
Après quatre ans d’absence, Depeche Mode sortent ce vendredi « Spirit ». Avant une grande tournée mondiale et notamment un passage cet été au Stade de France, les Anglais signent un disque très sombre, très politique aussi. Tout simplement un album qui va compter.
C’est à chaque fois la même rengaine avec un tel groupe : qu’ont-ils encore à dire, quelles couleurs musicales vont-ils dessiner, quelle mode vont-ils suivre ? La réponse est immédiate sur Spirit ; Depeche Mode et ses trois quinquagénaires suivent toujours leur propre agenda. Ce 14e album, à classer dans le haut du panier d’une carrière discographique longue de 36 ans, est tout entier fait de colère rentrée, de mots d’ordre scandés, de révolutions prônées.
Nos gouvernements nous mentent, le repli sur soi est à l’oeuvre partout dans le monde, les hommes sont les pions silencieux des puissants… La plume de Martin Gore est trempée dans les désordres mondiaux de ces dernières années, dans une ère où Donald Trump est devenu le héraut de la post-vérité. Les machines ajoutent à l’ambiance crépusculaire et la voix de Dave Gahan émerge, pleine de beauté et d’aspérités, comme sur le très beau Cover Me.
Toujours aussi frappant, le fait que Depeche Mode ne vive pas de son glorieux passé. Le concept de tendance ne survit pas à l’élaboration de leur son, plus synthétique et robotique, malaxé en studio par un nouveau producteur, James Ford, par ailleurs membre de Simian Mobile Disco. Oui, le groupe a encore des choses à dire et ce n’est pas très emballant : « Nos âmes sont corrompues, nos esprits embrouillés, nous sommes foutus » (sur le dernier titre de l’album, Fail).
Depeche Mode, Spirit (Columbia Records). Album disponible. En concert le 12 mai à Nice (stade Charles-Ehrmann), le 29 mai à Lille (stade Pierre-Maurroy) et le 1er juillet au Stade de France (complet).
Un parfum de révolte flotte sur le nouveau Depeche Mode. Il suffit de jeter un œil à la pochette de Spirit, le quatorzième album studio du groupe britannique. On y voit cinq paires de jambes bottées, surmontées de six drapeaux flottant au vent. Une bien étrange parade militaire. Car le visuel interpelle : il manque le reste des corps de ces révoltés très déterminés, qui avancent en cadence.
Plus de 36 ans après leurs débuts, les rois de la synthpop, précurseurs des musiques électroniques, sont toujours aussi indignés,déterminés à critiquer un monde qui marche sur la tête ou… sans ses jambes. Le trio de Basildon pourrait se contenter de recycler la même formule gagnante d’album en album, de fabriquer à la chaîne des tubes taillés pour les stades comme Personal Jesus, Enjoy The Silenceou Never Let Me Down Again. Bref, la jouer pépère comme les autres légendes vivantes de la musique. Se contenter de best of à la pelle et de tournées interminables.
C’est mal connaître Depeche Mode qui préfère continuer à creuser son sillon, celui d’un groupe exigeant, sans concession. Toujours attentif à son époque. À l’image de Sounds of The Universe ou Delta, Spirit n’est pas un disque immédiat, ni facile. Ne cherchez pas de grands tubes newwave jouissifs parmi les douze titres.Sombre, profond, intense, celui-ci se révèle au fil de longues écoutes. Co-écrit par Martin L. Gore et Dave Gahan,Spirit a été produit par James Ford, moitié de Simian Mobile Disco, qui a collaboré avec Foals, Florence & The Machine et les Arctic Monkeys. Un choix décisif. En se passant de Ben Hillier, producteur des trois opus précédents, Depeche Mode a trouvé un son clair, dépouillé, élégant. Idéal pour explorer la noirceur de l’âme humaine.
Un album engagé qui dénonce sans ménagement notre société
La pochette de « Spirit », quatorzième album de Depeche ModeCrédit : Sony Music / Colombia
Spirit s’ouvre avec Going Backwards, un titre simple, grave, qui sonne comme une mise en garde. Accompagné d’un timide accord de guitare, Dave Gahan délivre son message avec une désolation dans la voix : « Nous n’avons pas évolué, nous n’avons pas de respect, nous avons perdu le contrôle, nous retournons en arrière. Nous ignorons les réalités. Nous retournons en arrière. » Des paroles très fortes qui font forcément écho à l’actualité politique des derniers mois. Depeche Mode a toujours dénoncé le totalitarisme, l’intolérance, les pouvoirs de l’argent qui asservissent les peuples. En jouant avec leurs codes pour mieux les fracasser.
Qui prend vos décisions ? Vous ou votre religion ?/Votre gouvernement, vos pays / Vos junkies patriotes ?
Dave Gahan
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« Nous avons perdu notre âme, nous retournons en arrière avec une mentalité de l’âge de pierre », poursuit Dave Gahan avant de scander à la fin du morceau : ‘We Feel Nothing Inside » soit « Nous ne ressentons rien à l’intérieur ». Depeche Mode ne prend pas de gants pour décrire l’évolution de société.
Le deuxième titre est un prolongement logique à cette réflexion.Where’s The Revolution,premier single de Spirit, tente de réveiller les masses. « Où est la révolution ? lance le chanteur, rageur. Qui prend vos décisions ? Vous ou votre religion ? / Votre gouvernement, vos pays / Vos junkies patriotes ? » La lourde basse martèle, la batterie se fait militaire, le refrain est repris en chœur comme dans une manifestation. La révolution est en marche. Enfin, Depeche Mode l’espère encore.
Depeche Mode – Where’s the RevolutionDurée : | Date : 09/02/2017
Une exploration des âmes torturées
Spirit est sans doute le disque le plus politique des Britanniques depuis plus d’une décennie. Mais le groupe n’oublie pas pour autant ses autres thèmes de prédilection : les relations amoureuses, toujours torturées, compliquées. Sur The Worst Crime, un Dave Gahan désabusé enveloppé dans un son de clavier spectral, se penche sur l’échec du couple : « Avant il y avait des solutions. Maintenant, nous n’avons plus d’excuses. » Et d’ajouter : « Nous sommes les juges, les jurés. C’est trop tard pour la fureur. On doit accepter la sentence. »
You Move renoue avec l’ambiance d’Ultra, chef-d’œuvre de noirceur sorti il y a 20 ans.Très dark, langoureux, sexuel, le morceau offre un jeu de domination : « J’aime la façon dont tu bouges, j’aime la façon dont tu bouges pour moi ce soir ». On retrouve un Dave Gahan, joueur, pervers : « Les tentations frappent à ma porte ». So Much Love est quelque part dans la même veine. Pur titre synthpop, il est également obsessionnel. « Il y a tellement d’amour en moi », confie Dave Gahan. Tu me faire passer pour un démon, ça me satisfait. »
Cover Me est un sommet de noirceur, parcouru par un grand spleen. Le titre slow tempo pourrait figurer sur la bande originale d’un thriller ou d’un film de science-fiction post-apocalyptique. Le clavier se fait angoissant, répétitif. On s’attend à voir surgir à tout moment une machine tueuse. Jusqu’à une lueur d’espoir au milieu de cette ballade : « Je nous imagine dans une autre vie. Où nous sommes tous des super stars », lâche Dave Gahan.
Esprit de Depeche Mode, es-tu là ?
Comme son titre l’indique, Spirit est également habité par la spiritualité. Thème récurrent chez Depeche Mode. Le groupe a toujours exploré le rapport des hommes au divin. Dave Gahan le souligne souvent en interview, il évoque en permanence cet esprit qui lie les individus. Le péché, la foi, la rédemption reviennent sans cesse dans les chansons du groupe de Basildon. Eternal, l’un des rares titres interprétés par Martin L. Gore sur Spirit, s’apparente à un prêche religieux doublé d’un son d’orgue. Sa voix aérienne est douce et rassurante : « Oh, mon petit. Je te protégerai et t’entourerai de mon amour aussi bien que n’importe quel homme peut, aussi bien que n’importe quel homme pourrait. Je serai là pour toi pour toujours. »
Nos âmes sont corrompues, nos esprits sont en pagaille. À quoi pensons-nous ?
Martin L. Gore
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Sur Fail, Martin L. Gore interpelle une ultime fois l’auditeur en dressant un tableau des plus inquiétants : « Nous sommes sans espoirs. Arrêtons de nous mentir à nous-mêmes. Nos âmes sont corrompues, nos esprits sont en pagaille. Notre conscience dit « Banqueroute ». Nous sommes foutus… À quoi pensons-nous ? » Il ajoute : « Notre dignité a mis les voiles, nous avons échoué. Pourtant, cette chanson ne signifie pas que tous les espoirs sont perdus. Depeche Mode fait appel à l’esprit de résilience qui sommeille en chacun. Pour bâtir un monde nouveau ?
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