20170301 – Ex-loser, le geek est la nouvelle coqueluche des DRH – Capital.fr

S’ils ont longtemps souffert d’une image de losers, ces petits génies sont hyperconvoités depuis l’avènement du numérique. Et les entreprises reprennent désormais à leur compte les trois mots d’ordre avec lesquels ils bouleversent le système : travail en réseau, innovation et débrouillardise.

Scientifique binoclard reclus dans son laboratoire, matheux asocial mal fagoté ou informaticien boutonneux scotché devant son écran d’ordinateur… Le geek a longtemps pâti d’une image de gros loser. En cause ? Un profil intellectuel quelque peu atypique : porté sur les sciences, un tantinet obsessionnel, avec une tendance à s’immerger à fond dans des passions (souvent bizarres), il est doté d’un imaginaire très développé, nourri d’heroic fantasy, de comics américains et de mangas japonais. La tribu se caractérise aussi par une pensée hors cadre et une propension certaine à contourner les règles. Tout pour être montré du doigt et marginalisé par la société !

CULTURE MAINSTREAM. Il a fallu attendre les années 1980 pour que cette tribu de marginaux commence à sortir du bois, grâce à la popularisation des jeux vidéo – qu’ils ont eux-mêmes développés. Pour la première fois, ils sont devenus des as dans une activité de premier plan – comme le montre avec beaucoup d’humour Jean-Baptiste Péretié dans son documentaire La Revanche des geeks (2012). Leur deuxième planche de salut est apparue dans les années 1990, avec l’explosion de l’informatique. Fini, la bidouille maison à l’abri des regards narquois… Désormais, les compétences de ces supercerveaux leur donnent un avantage comparatif. La révolution digitale a été une aubaine pour eux.

Aujourd’hui, la culture geek n’est plus du tout underground : devenue cool et mainstream, elle se vend mieux que jamais. La saga Le Seigneur des anneaux – tiré du livre culte de J. R. R. Tolkien – a fait un carton dans les salles en 2001, Facebook comptabilise 1,13 milliard d’utilisateurs actifs chaque jour, et plus personne n’envisage de sortir de chez soi sans son smartphone.

> En chiffres : 66% des jeunes de moins de 20 ans estiment que le terme geek est un compliment. 43% des personnes interrogées considèrent les geeks comme très intelligents. 31% pensent que les geeks ont plus de chances de réussir dans leur travail.

CORPORATE HACKING. La popularisation de cette culture a également gagné le monde de l’entreprise, avec un double effet, puisqu’il a revalorisé les ingénieurs et les informaticiens au sein des organisations tout en ouvrant la voie du hacking aux non-scientifiques. On assiste ainsi à l’émergence du concept de corporate hacking. «Une nouvelle attitude au travail – à la fois rebelle, constructive et bienveillante – est aujourd’hui valorisée par les entreprises, explique Stéphanie Bacquere, cofondatrice de l’agence de conseil Nod-A et co-auteure de Makestorming, le guide du corporate hacking (Diateino).

Cet état d’esprit est directement issu des mondes numériques, et en particulier du milieu des geeks et des pirates informatiques. Concrètement, il s’agit de travailler de manière beaucoup plus collaborative, en se fondant avant tout sur les compétences et l’expérience. L’idée n’est pas de convaincre par la parole mais par les faits, en prouvant que les choses fonctionnent.»

> Vidéo. Décider de la stratégie en mode collaboratif, avantages et inconvénients :

Retrouvez toutes les vidéos de Xerfi sur XerfiCanal TV. Le groupe Xerfi est le leader des études économiques sectorielles. Retrouvez toutes ces études sur le portail de www.xerfi.com.

HACKER N’EST PAS CRACKER. Le corporate hacker refuse ainsi les systèmes fermés. Il voit dans l’entreprise un système organisationnel comme un autre, régi par des protocoles. Il n’attend pas que le management change les choses pour lui, mais les modifie lui-même, à son échelle, selon la stratégie des petits pas. «Dans le corporate hacking, chacun peut décider de faire son boulot autrement, quitte à désobéir parfois, poursuit Stéphanie Bacquere. La notion de transgression fait partie intégrante du concept. Car on préfère le résultat à la règle, ce qui marche à ce qui ne marche pas, même si on ne comprend pas pourquoi.»

Mais attention, hacker n’est pas cracker. On cracke un système pour le violer. Alors que le corporate hacker contourne le système pour améliorer les performances de sa boîte : il agit au service de la communauté. Et fonctionne en réseau… Là encore, saluons la clairvoyance des geeks qui nous ont montré le chemin. Alexis Nicolas, consultant pour le cabinet de conseil Octo Technology, rappelle qu’ils ont été «les premiers à s’enfermer dans leur chambre pour jouer à des jeux vidéo en réseau et à partager des infos avec des gens habitant à l’autre bout de la planète».

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RÉSEAU ET VIRALITÉ. Aujourd’hui, les corporate hackers reprennent cette notion de communauté à leur compte et s’en servent pour améliorer le quotidien de l’entreprise. Le phénomène revêt une dimension collaborative et informelle propre à réintroduire de l’humain dans des organisations jugées souvent appauvrissantes sur le plan personnel, surtout par la jeune génération. «Après avoir multiplié les règles et rendu les procédures toujours plus lourdes et formelles, les entreprises sont aujourd’hui demandeuses de moyens pour restaurer le lien social et l’informel, poursuit Alexis Nicolas. De ce fait, l’esprit hacker peut se diffuser rapidement parmi les membres d’un groupe. Un rebelle organisationnel travaille sur des choses concrètes, simples, avec une approche pragmatique. Et, par capillarité, ce qu’il trafique avec succès dans son coin a souvent un gros impact sur le système.»

La prochaine fois que vous verrez l’un de vos collaborateurs absorbé par sa tâche, interrogez-vous : ne serait-il pas en train de plancher sur un projet pour lequel il n’est pas missionné mais qu’il juge important pour l’entreprise… Dans la même veine, l’agence Nod-A organise des «sprints» pour ses clients sur le modèle des hackathons (sessions de plusieurs jours réunissant des développeurs pour un projet de programmation commun). «Nous concevons ces événements comme du temps de travail collaboratif rémunéré, explique Stéphanie Bacquere. La mission porte sur un projet concret – concevoir un nouveau produit, repenser une organisation… – et permet de développer des outils que les collaborateurs peuvent réutiliser par la suite.»

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VOIES DE CONTOURNEMENT. En théorie, les entreprises ont faim de ce genre de pratiques, mais dans les faits il y a tout de même de grandes résistances culturelles. La plupart se retrouvent tiraillées entre le désir de changement et la peur du risque. C’est la raison pour laquelle Corinne Werner – qui n’a ni expérience spécifique en informatique ni diplôme d’ingénieur – a créé fin 2015 l’association Les Hacktivateurs. L’objectif ? «Encourager l’intrapreneuriat et le corporate hacking par le partage d’expériences, la mise en réseau, l’action et l’intelligence collective.» Les 150 membres de l’association se retrouvent en dehors de leurs horaires de travail pour faire des séances de brainstorming et partager des méthodes de travail efficaces.

Fabrice Poussière, cadre dans le département innovation d’une grande entreprise d’aéronautique, fait partie des hacktivateurs. Il s’est vite aperçu qu’il devait s’affranchir des règles de son groupe pour réussir ses projets. «Il y a trop peu d’initiatives, pas assez de dynamisme. Et je ne peux jamais tester mes idées très en amont auprès des clients.» Le jeune homme a donc commencé à s’engager dans des voies de contournement : «Quand j’ai une nouvelle idée, je n’en parle pas à mes managers. J’avance seul jusqu’à un stade plus abouti. Je la présente alors et, en général, mes managers me suivent.»

> Vidéo. comment les entreprises empêchent les bonnes idées de s’exprimer :

Retrouvez toutes les vidéos de Xerfi sur XerfiCanal TV. Le groupe Xerfi est le leader des études économiques sectorielles. Retrouvez toutes ces études sur le portail de www.xerfi.com.

BIDOUILLE ET SYSTÈME D. Pour parvenir à ses fins, Fabrice se voit également forcé de bidouiller. Afin de mettre au point ses prototypes, il pratique le troc de services entre collègues de labo – prête-moi un appareil 5G et je t’aide à faire ta présentation – et fait même les poubelles du département informatique pour trouver du matériel !

Car il veut créer de la valeur et ne pas devoir s’en excuser. «Nos entreprises ne sont pas capables de discerner ce qui est de l’ordre de l’exploitation – la reproduction d’un procédé, par exemple – de ce qui est du domaine de l’exploration. Or, pour progresser sur les marchés et acquérir de nouvelles connaissances, il faut prendre le temps, se tromper, accepter l’incertitude. On ne peut pas tout séquencer !» Le corporate hacking a de beaux jours devant lui… Et si le phénomène connaît dès à présent un tel engouement, c’est sans doute parce que la conjoncture est favorable au système D. Et aussi parce qu’en chacun de nous sommeille un rebelle organisationnel qui ne demande qu’à s’exprimer !

©Barcroft Media/ABACA©Barcroft Media/ABACA

ÉTUDE COMPORTEMENTALE : LES GEEKS À LA LOUPE

Trois chercheurs américains, Jessica McCain, Brittany Gentile et W. Keith Campbell, ont étudié la psychologie des geeks. Les résultats de l’enquête publiée en 2015 dans la revue Plos One battent en brèche nombre de clichés accolés à ces personnes.

Ils fuient la réalité ? Faux !

Contrairement à la réputation qu’ils ont de se réfugier dans un monde imaginaire en mode «no life», ils ne sont pas moins engagés que les autres dans la vraie vie. Ils ont le désir de s’accomplir dans des disciplines artistiques, comme la danse ou le théâtre, et s’intéressent à la politique (dans le but d’influencer le système, évidemment…). Ce ne sont donc pas des solitaires misanthropes. Et leurs réseaux d’amis sont peu ou prou équivalents à ceux des non-geeks.

Ils sont maladivement autocentrés ? Faux !

Ils ont dans l’ensemble conscience de leur responsabilité sociale et s’impliquent facilement dans des programmes de sauvegarde de l’environnement ou des projets humanitaires. Dans notre société individualiste, ils s’attachent justement à maintenir le lien social et à cultiver un sentiment d’appartenance à leur communauté.

Ils ont un imaginaire débordant ? Vrai !

Très investis dans leurs passions, les geeks tendent à s’immerger dans leurs propres fictions (comme les jeux de rôle). Tout ce qui est inhabituel les stimule intellectuellement. Ces créatifs adorent les surprises et les nouveautés.

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LA HACKER HOUSE DES SANS-CHAUSSURES : Trois geeks ont fondé Seed-Up, une boîte d’un nouveau genre, spécialisée dans l’innovation.

Développeurs, ingénieurs, designers : ils sont une dizaine à travailler dans la hacker house de Seed-Up. ©SeedUpDéveloppeurs, ingénieurs, designers : ils sont une dizaine à travailler dans la hacker house de Seed-Up. ©SeedUp

Ingénieur centralien, Paul Poupet a commencé sa carrière dans le département recherche et innovation d’un grand groupe. A 25 ans, lassé de voir les projets ralentis par des process de validation à rallonge, il décide de créer sa boîte, Seed-Up, avec deux collègues, Ben (centralien comme lui) et Robin (développeur issu de l’École 42). La société s’installe au sud de Paris dans un pavillon de Châtenay-Malabry (depuis, un deuxième site a ouvert à Levallois-Perret et un troisième est en projet).

Dans leurs locaux, les trois geeks et leurs acolytes (photo ci-dessus) passent de la salle de jeu (avec ping-pong et sac de boxe) au fablab (avec imprimante 3D). Il y a aussi un jardin, un salon et des chambres, pour y travailler ou s’y reposer… Les jeunes entrepreneurs ont construit un modèle pour impliquer leurs collaborateurs : nourris et logés gratuitement sur place, ils partagent le capital de la société. Donc pas de compétition entre eux. «On passe 70% de notre temps sur nos propres projets, et le reste sur ceux de grands groupes qui nous demandent d’innover pour eux.»

Ils ont notamment développé un GPS pour l’appli d’une enseigne de la grande distribution afin que les consommateurs puissent facilement repérer l’emplacement des produits dans le magasin. Ils ont aussi inventé une caméra high-tech de détection du danger pour un groupe du BTP qui souhaitait réduire les risques d’accidents sur les chantiers. «C’est un cercle vertueux : on travaille avec beaucoup de liberté sur des projets passionnants pour de grands groupes. On attire donc des collaborateurs très doués techniquement. On compte par exemple dans l’équipe le champion de France en langage informatique.

Pour les écoles aussi, Seed-Up est un bon plan : chez nous, les stagiaires ne travaillent pas à pondre des Powerpoint inintéressants alors qu’ils savent faire des algorithmes complexes !» Depuis qu’ils ont accueilli chez eux, sans chaussures et en tee-shirt, un poids lourd de l’innovation venu en costume pour une réunion de travail, le surnom de «sans-chaussures» leur colle à la peau… Cela ne les a pas empêchés de décrocher le marché ce jour-là.

Eve Ysern

Source : Ex-loser, le geek est la nouvelle coqueluche des DRH – Capital.fr

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